Intimate Confessions of a Chinese Courtesan (愛奴) 1972


Twins Real Effect
4-00
Elles sont femmes, aussi fortes que des hommes, mais pas moins femmes raffinées, vivant dans un monde de brutes où mieux vaut vivre de la vengeance par le sang et l’épée que mourir par faiblesse. Elles sont belles et lumineuses comme le jour, froides et obscures comme la nuit, aussi douces et voluptueuses qu’impassibles et sans pitié. Elles sont deux, aussi proches qu’opposées, aussi jumelles qu’ennemies. La première est amoureuse, tyrannique et dominante, la seconde aimée, perdue et ballottée tel un objet de luxe. Et bientôt, si la vérité le permet, la justice inversera les rôles.

Elles crèvent l’objectif du grand Chu Yuan, elles sont la sève de son triomphe le plus atypique, elles sont belles et mortelles. Chu Yuan arrose l’audience Hong Kongaise d’un érotisme jamais vu à l’époque, qui ne peut pour autant mériter la censure. Sa réalisation est si délicate et précieuse que le sexe le plus déviant et malsain y semble angélique. Elles restent toujours plus courtisanes que prostituées. Il perfectionne le tout avec un magnifique et presque habituel travail sur le cadre et les couleurs. Elles changent d’humeur comme elles changent de robe. Il ajoute aussi l’outrance des bras coupés et des gorges tranchées lors d’un ballet final qui n’en dégage que la beauté poétique (merveilleux plan séquence transversal qui suit la guerrière éventrer à la chaîne et rappelle énormément un certain Old Boy… avec 30 ans d’avance).

D’un côté la redoutable Betty Pei Ti, tout entière portée vers les femmes dont aucune avant Ai Nu n’a su troubler son cœur ou pire encore la mettre à genoux, ignorant le regard des hommes, fourmis belliqueuses sans intérêt, parfait oiseau de proie à la technique de doigts vampirique qui scelle ainsi son statut de maîtresse des lieux, à qui l’on amène un nouvel arrivage de recrues plus ou moins fraîches, dont Ai Nu, gigantesque Lily Ho. Véritable étoile scintillante et rare dans le paysage du cinéma Shaw et du cinéma tout court, aimée par tous dans la vie pour sa simplicité et sa radiance, dont la posture allonge encore sa grande taille, qui montre une palette de sentiments aussi multiple que subtile et habitée, comme rarement une actrice de la Shaw a su le faire. De petite furie paysanne ébouriffée et haineuse, elle passe en un plan désespéré à la courtisane irrésistible de raffinement au regard si profond que les nantis n’y décèlent jamais la détermination vengeresse qui y sommeille. Courtisée par quatre hommes, faibles notables, crapauds baveux vautrés dans la luxure qui torturent pour seul façon d’aimer, et la maîtresse des lieux bientôt aveuglée par sa beauté, il ne reste que deux faibles lueurs d’espoir en la personne d’un muet geôlier et d’un commissaire irréductible (Yueh Hua) qui la traque pourtant sans relâche.

Voilà pour les roses.

De son côté, Chu Yuan s’approprie l’érotisme, homosexuel d’un côté et violent de l’autre (lesbianisme, bondage), qui explose à l’époque, notamment dans les films d’exploitation nippons. Il retisse un récit romanesque populaire qui s’approche des thèmes de La Femme Scorpion entre autre, tout en gardant son style et un traitement de la chose très personnel. Un mélange de luxe, de romantisme kitch (les scènes au ralenti de drapés flottants, les fleurs délicates posées dans les cheveux, les toilettes hallucinantes de détail), et de déviance sexuelle et sanglante toujours plus suggérée que montrée, qui s’invite ainsi le plus naturellement du monde. Deux ou trois plans plutôt fugaces de femmes nues au second plan, deux baisers timorés en plans serrés, il n’y a pas plus d’érotisme direct dans Intimate Confessions. L’érotisme n’est que suggéré mais puissant grâce à la sensualité des deux actrices principalement.

Chu Yuan change donc notoirement de registre. Il simplifie son récit, beaucoup plus direct que ses wu xia labyrinthiques, et tracé sur une seule ligne forte : la vengeance par l’amour. Il se débarrasse du martial en résumant rapidement le fait qu’Ai Nu se voit inculquer le maniement du sabre pour justifier le final. Il épure aussi son traitement visuel, même si cela reste de la haute volée, mais on l’aura connu beaucoup plus généreux encore dans le foisonnement de décors embrumés et surchargés, comme toujours tout en studio. Mais ce n’est pas du fantastique. Il ne s’agit plus d’une aventure dispersée mais d’un drame en vase clos, un film de prison de femmes dans un écrin de soie. Chu Yuan offre donc beaucoup plus de place aux deux personnages principaux que de coutume et du coup, ce sont surtout elles qui arborent le foisonnement visuel cher au réalisateur. Elles sont aussi l’aventure. Il prouve une fois de plus sa maîtrise unique, aussi bien dans son style de mise en scène travaillé que dans sa direction d’acteurs, bien supérieure ici à la plupart des réalisateurs de la Shaw. Il parfait le tout avec amour et de grandes idées encore une fois, mais le temps ne cache pas non plus quelques effets hasardeux voir fortement bis.

Il y a donc ces deux femmes, objets de toutes les attentions, duo dont la présence relègue les girls popeuses du moment au rang d’aimable plaisanterie, mais le reste des personnages, pourtant nombreux, n’est que partiellement développé alors qu’ils auraient mérité meilleur sort, en particulier le personnage de commissaire incarné par Yueh Hua, intéressant contrepoint à la situation, dont la psychologie est malheureusement très limitée, tout comme Tung Lam, le copropriétaire de la maison du « printemps éternel », amoureux de Betty pei Ti, qui lui aussi est largement laissé de côté. Il y a les quatre notables aussi, d’avantage obsédés rigolos sans cervelle que terrifiants tortionnaires, qui sont présentés avec originalité (plans fixes à plusieurs reprises afin d’admirer leur faciès en rut) mais semblent tous bien faibles face à l’immense Ai Nu, même lorsqu’elle subit leur affront qui n’en est du reste que plus grand. La vengeance d’Ai Nu est en tout cas édifiante tant sa beauté, son magnétisme et son statut offerts par amour la protègent de tous les dangers, ce qui passerait presque pour de la naïveté. Le récit doit suivre sa ligne droite et il le fait sans ambage.
D’autre part, certains effets « palliatifs » laissent tout de même franchement à désirer. Par exemple, lorsque Goo Man Chung se tape une orgie sous aphrodisiaques avec quatre courtisanes, Chu Yuan utilise une succession de courts zooms avants / arrières compulsifs sur un mur sculpté d’ébats amoureux comme métaphore sexuelle… Discutable.

Passons. Intimate Confessions of a Chinese Courtesan est un grand Chu Yuan aussi raffiné que brutal, aussi atypique, révolutionnaire (pour l’époque) que porteur dans sa relative simplicité, qui montre une superbe Betty Pei Ti à peine éclipsée par une gigantesque actrice de la Shaw dans un de ses plus grands rôles, la sulfureuse Lily Ho.

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http://www.cinemasie.com/fr/fiche/oeuvre/intimateconfessionsofachinesecourtesan/critiques.html

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