Onibaba (鬼婆) 1964


Tel le vent dans les roseaux.
4-50
Quatre ans après le succès de « L’île nue » qui renfloua les caisses de son studio (la compagnie indépendante Kindai Eiga Kyokai), Kaneto Shindo frappe une nouvelle fois très fort. Cet homme est un génie !

Un film en forme de planète des pouilleux (1) perdue au milieu de la guerre du sexe (2), trois personnages de rien du tout, pauvres miteux perdus dans leur superbe champ de roseaux sans limite. Prison à ciel ouvert bordée d’une rivière, comme la famille de L’île nue était perdue au milieu de leur archipel désertique, ils répètent leurs mêmes tâches de survie inlassablement avec un strict minimum d’interférences extérieures hormis quelques Samouraïs égarés et épargnés par la guerre que nos héros dépouillent comme à la chasse. Trio anonyme d’êtres exclus de la société, ils se cachent pour survivre loin des affres de la guerre qui ne leur sert qu’à troquer armes et armures récupérées contre nourriture à un vieux crouton vénal reclus dans sa grotte.

Ce qu’il y a de formidable avec Kaneto Shindo, c’est ce don pour une histoire de rien du tout traitée comme une vague qui n’explose définitivement qu’à la dernière image et ne prend tout son sens qu’une fois retirée, comme un art parfait de la répétition, du cycle simple et immuable de vie. Une impression que le film ne va mener à rien pour commencer et que tout cela n’a pas grand intérêt et soudain, avec autant de répétitions, un acte minuscule, un évènement minime qui vient mettre à vif la cérémonie trop bien installée pour durer et mettre à jour un très bel humanisme, comme une simple brise libre et hasardeuse qui souffle constamment dans les roseaux bien enracinés sans jamais créer le même mouvement, image clef du film. Pas très clair… Mais ce n’est pas grave. Disons que là où l’ennui semble arriver tellement tout semble immuable, inutile et sans conséquence, comme dans l’île nue, c’est juste à ce moment que le réalisateur souffle un grand coup pour transmettre d’autant plus fort son message social. Ici des êtres démunis sont amenés à survivre par des actes immoraux à cause de la loi des seigneurs de la guerre. Des personnages sales et oubliés de la société deviennent beaux, comme le ferait un « Dodeskaden » féodal, avec le même art d’imbriquer naturellement humour subtil, fable sociale et atmosphère tendue, et dans le cas présent tendant, mais tardivement, vers une tension horrifique et fantomatique.

Le trio d’acteurs principaux est marquant mené par un duo mère / belle fille reclus dans une hutte de fortune bien dissimulée à l’écart de la guerre qui fait rage. La mère, vieille « sorcière » possessive jalouse de la sexualité débridée de sa belle fille, est incarnée par Nobuko Otowa, fascinante de présence. Compagnon de travail de Kaneto Shindo pendant plus de 40 ans, elle se maria avec celui-ci à l’âge de 60 ans seulement avec une relation officieuse certainement plus ancienne. Jitsuko Yoshimura est une sublime sauvageonne pas vraiment futée mais bien décidée à obtenir sa dose journalière de sexe, envie irrépressible et moyen primordial d’une saine survie à la pauvreté. Pour finir, Kei Sato, croustillant samouraïs déserteur, joue une fainéasse qui réside à quelques centaines de mètres des deux filles. Un peu plus expérimenté en affaires mais franchement bas de plafond lui aussi, il est aussi enclin à piquer de sublimes crises de nerfs solitaires (allez, va courir et crier dans les roseaux), et se révèle aussi très attachant, et tout aussi décidé à sa dose journalière. Un trio qui s’attire et se déchire, une petite histoire simple mais diablement porteuse mine de rien, surtout à la vue de la puissance formelle qui surnage.

Car que ce soit le saxo Free jazz, la musique ambient tribale d’Hikaru Hayashi, le son, la mise en scène, l’image, la photo ou simplement l’utilisation du noir et blanc, c’est du grand art. Chaque plan est absolument magnifique, travaillé à l’extrême, dépouillé, simple, naturel et puissant. Superbe travelling vertical sur cet arbre mort, sorte d’énorme sexe géant rassi et antagonisme du roseau souple et libre, art du gros plan fascinant, maîtrise des courses à répétition dans les champs comme une envie de liberté, odeur comique plus proche encore de la réjouissance. Quel trou signifiant ! Personnage à part entière. Quel masque terrible, objet du châtiment surpuissant de symbolisme, ***spoiler*** l’égarement de l’âme et la capture de la beauté, l’objet sacrée dont on abuse et qui se retourne contre soit comme un écho lointain au Portrait de Dorian Gray ***spoiler***, et finalement, quelle dernière partie fantomatique et hallucinante de portée. Du grand art.

Supputations :
(1) Schaffner s’est inspiré de l’ouverture d’Onibaba tant dans la mise en scène que dans la musique pour sa fameuse scène de chasse de La Planète des singes, c’est pas possible autrement !
(2) Jean-Jacques Annaud s’est inspiré de ses marécages invivables où la survie se résume à manger chaud et assouvir ses besoins sexuels pour sa Guerre du feu, c’est pas possible autrement !

http://www.cinemasie.com/fr/fiche/oeuvre/onibaba/critiques.html

09/03/2011
http://www.senscritique.com/film/onibaba/2771229551080227/critique/drelium/

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