Le détroit de la faim (飢餓海峡) 1965


Fugitif du passé
4-50
… Titre anglais beaucoup plus explicite mais aussi moins poétique.

Un polar sombre à la base, une pierre angulaire même, un autre chef d’oeuvre caché derrière les grands arbres Mizoguchi, Kurosawa, etc.

A travers une enquête menée sur plus de dix ans à la recherche d’un vagabond accusé d’avoir assassiné un couple, volé leur argent, brûlé leur maison puis éliminé ses deux complices, Uchida Tomu dresse un portrait complet, dur, romantique et subtil du Japon d’après-guerre construit sur les cendres du chaos et de la pauvreté.

Le film de 3 heures se divisent en trois parties. Dans la première partie la cavale d’un trio en pleine tempête laisse déjà quelques zones d’ombre sur le vrai trajet de notre fugitif principal et nous détourne des faits avec un tsunami historique, les naufragés d’un ferry abîmé et une atmosphère tendue de fuite pour survivre qui ne laisse que peu de temps pour se reposer. Le visage perdu et fatigué de Rentaro Mikumi sied à merveille à la personnalité renfermée et énigmatique de Inugai Takichi, assassin voleur déterminé ou malgré lui, on ne sait pas, conduit d’une ville à l’autre en quête d’une réussite qui passe nécessairement par l’argent. Inugai se réfugie bientôt dans un petit village où il rencontre Yaé, une jeune prostituée à qui il va donner une bonne part de son butin volé.

Alors que le film aurait pu suivre la suite de la cavale de Inugai, Uchida préfère approfondir le point de vue du policier en charge de l’enquête puis bifurquer encore, vers un autre horizon plus romantique, et ce toute la deuxième heure, pour s’attarder sur la vie âpre de cette prostituée pleine d’amour et de courage, et l’aubaine que va constituer cet argent qui la décide à passer de son petit village aux faubourgs de Tokyo.

10 ans passent avant qu’une coupure de presse ne fasse son apparition. Un simple bout de papier qui à l’instar d’autres menus détails vont faire remonter tous les évènements qui ont eu lieu au détroit et terminer une dernière heure entièrement centrée sur l’interrogatoire de Inugai par la police, elle-même incroyablement déterminée à arrêter tout au long du métrage un homme qui n’a peut-être fait que vouloir s’en sortir dans un contexte extrême.

Alors personnellement, c’est quand même super long et la dernière partie toujours pleine d’ellipses magnifiques a quand même eu du mal à me convaincre de sa logique cartésienne un peu trop didactique. Mais c’est peut-être simplement parce que le polar me laisse trop souvent un goût d’entourloupe. Donc, ça c’est pour le 8.

Pour le reste, le noir et blanc intense et la mise en scène unique, simple et crue, possèdent une terrible force de captation. Ne serait-ce que la musique faite de choeurs étouffés à consonances mystiques imprime au film une atmosphère fantomatique comme si le spectateur planait au dessus d’un champ de bataille encore chaud plein de coeurs aux abois. De la vie dans les petits villages reculés où la survie est d’autant plus dure, au chaos de la ville envahie de prostituées, de yakuzas et d’affaires louches, le réalisateur dépeint l’après-guerre sur une large palette d’émotions et de multiples perspectives très habilement entremêlées autour de plusieurs personnages, principalement le policier, la prostituée et le vagabond.

Proche par son ambiance d’un « Chien enragé » des campagnes, oscillant entre les petits détails de l’enquête très réaliste, la profondeur des personnages et le tableau de la survie du Japon et des Hommes qui l’ont reconstruit à force d’organisation et de persévérance, que ce soit l’ordre incarné par les policiers ou la résistance, incarnée par les pauvres Yaé, Inugai et les autres, Tomu Uchida accouche d’une oeuvre fleuve à la stature de monument.

Lorsque le policier vieillissant entend à nouveau parler d’Inugai 10 ans après les faits, la caméra s’attarde sur sa famille et notamment ses deux fils qui désapprouvent la ténacité de leur père pour cette enquête alors qu’ils peinent déjà à survivre depuis sa mise à la retraite faute de résultats. Le genre de digressions typiques qui au lieu de ne raconter qu’une seule histoire, une enquête déjà pleine de ramifications, raconte en fait toute l’histoire d’un pays détruit qui renaîtra par la rigueur, le courage et la générosité de son peuple mais aussi le crime, la prostitution et l’instinct de survie des plus pauvres.

Alors que le film se referme sur le détroit rendu immense par le scope monumental et un final couperet qui laisse k.o. bien au delà de l’intérêt relatif du dénouement de l’enquête, Tomu Uchida montre aussi tout son talent à traiter le thème des hommes rattrapés par leur passé. Du balèze donc.


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