Ordet (1955)

Vers 1930, dans le Jutland (Danemark), le vieux luthérien Morten Borgen exploite une vaste ferme, le domaine de Borgensgård, entouré de son fils aîné Mikkel, sa bru Inger, son second fils, Johannes, atteint d’une crise mystique, et le cadet, Anders. Un matin, Morten Borgen et ses deux fils partent à la recherche du troisième, Johannes, qui vient de s’enfuir… Ils le retrouvent dans les dunes alentour, se prenant pour le Christ et blâmant les humains de ne point entendre sa voix.
ordet

La parole devine

4-25

(Une critique… Le vieux cinéphile cultivé y a déjà été depuis des lustres de ses multiples analyses éclairées, le jeune fougueux y viendra de ses superlatifs fédérateurs et le bouffeur de pop corn osera au mieux gueuler que ce vieux machin bavard est lourd comme une messe. Comment veux-tu ne pas faire dans l’accessoire ou le déjà dit depuis belle lurette ?… Tentons le feeling…)

Ordet, c’est Dreyer dans toute sa splendeur. Quasiment parfait, Ordet fascine et heureusement pour lui, sinon tel Hallelujah voguant sur les voies impénétrables de la foi, il pourrait passer pour un plaidoyer un peu trop appuyé pour être digeste. La foi est tellement LE sujet d’Ordet que cela pourrait être trop. Heureusement, Dreyer prend bien soin d’ajouter constamment de multiples dimensions à son récit pourtant cloîtré, enfermé dans cette ferme isolée bordée de falaises abruptes.

Il ne s’agit surtout pas pour lui de prendre position (tout comme Vidor ne prend pas position dans Hallelujah d’ailleurs…), mais de questionner la foi dans ce qu’elle a de plus quotidienne et universelle au travers de la famille Borgen, unie, croyante mais malmenée par son engagement plus moderne, plus proche de nous en ce sens, divergent du fervent catholicisme qui règne au village voisin et a jadis fait des Borgen un vilain petit canard. Pourtant, ce n’est pas non plus ce conflit ancestral entre la ferme Borgen et le village que Dreyer nourrit le plus en profondeur mais bien le questionnement universel sur l’existence de Dieu.

Chaque membre de cette famille, le grand-père et ses trois fils, est en proie au doute, sur l’avenir et la bonne santé de la ferme mais surtout le doute en général, de la vie, de la foi, de la vie de foi et de la foi en la vie. C’est pourquoi, malgré l’ambiance champêtre et la douceur de vivre campagnarde ambiante, un stress, un mal-être, une froideur, une fragilité redoutable recouvre le métrage. Dreyer décide de parler de ce doute quasi exclusivement, Ordet = la parole.

Ce doute est au fondement de Joannes, le fils intelligent emporté dans une folle schizophrénie pour avoir trop poussé ses études théologiques. Il en est ressorti Christ illuminé qui n’a plus de contact réel avec le monde mais erre dans un état de grâce prophétique proche de la folie. Derrière son assurance biblique, c’est son propre monde et sa propre démarche intellectuelle qu’il a remis en question avant de se prendre pour Jésus. D’ailleurs, son être à priori effrayant ne manque pas de fasciner son entourage et questionne malgré tout et en particulier la foi des autres tant ce qu’il sermonne par la voix d’un autre semble venir d’ailleurs.

Ce doute est aussi au fondement de Mikkel l’aîné, peu enclin à croire tout court, qui malgré sa bonté naturelle, finit par se demander si la foi est si importante. Vu comme il est bon et aimant avec les siens, sa femme et ses deux jeunes filles en particulier, cela devrait suffire non ? Ce doute est encore chez Anders le benjamin de la famille, qui se demande s’il peut passer outre les murs traditionalistes pour aimer la jeune fille du tailleur, frère ennemi du père Borgen. Ce doute est enfin et partout chez Morten, le bon grand-père, patriarche vieillissant mais solide comme un roc qui se demande tellement de choses, de l’avenir de sa ferme à sa propre sincérité de croyant.

Au milieu vaque Inger, la femme de Mikkel, aussi discrète qu’assurée, une si douce présence qui enchante chaque jour la ferme Borgen et s’occupe aussi bien des contingences matérielles que du bon moral ambiant. Comme elle est lumineuse et altruiste. Elle est enceinte d’un troisième enfant, un fils, qui parachèvera le bonheur qu’elle entend bien faire régner à sa manière, celle de l’amour simple et pur, le plus beau des chemins ?

Si l’on accepte le discours sur la foi omniprésent, beau car il ne se positionne jamais sur un dogme quelconque, alors Ordet se vit pleinement et c’est tout le poids du doute qui s’abat sur le spectateur, enclin lui aussi à se questionner sur sa propre position philosophique. La tension y est en ce sens remarquable et profonde.

Mais j’ai eu honnêtement un peu de mal dans la deuxième partie avec les orientations d’un scénario qui m’a semblé de moins en moins intéressant dans ses choix*, ce qui n’enlève rien à la grandeur de ce film. Ça, c’est le plus fort. Inutile de préciser que les acteurs sont parfaits et que la mise en scène envoie du lourd, notamment avec ses mouvements millimétrés tout en douceur, même si les papiers-peints (on dirait un collage de boîtes de thon…) et les meubles rustiques danois ne sont pas la panacée esthétique hein…

* ***GROS SPOIL*** :
À un moment, j’ai eu envie que Joannes se trompe et que nul miracle ne vienne.
***GROS SPOIL***

http://sens.sc/1dLQ4jz
ordet2

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s