La vie et rien d’autre (1989)

lavieetriendautre

Dellaplane en solide terre

4-25

Depuis qu’on m’a prévenu qu’il n’y avait pas de ninja ni de zombie volant dans ce film, je ne sais par quel bout commencer, je suis perdu. ;) Je l’ai vu la semaine dernière et je me suis même mis à faire ça (hop promo), comme pour me raccrocher à ce que je connais… Maintenant que j’ai terminé (tain, j’y ai passé des heures sur ce truc !… ahem), j’ai toujours cette critique à faire et je sais encore moins pas par quel bout la prendre…

Faut-il m’élancer dans une charge dithyrambique louant les acteurs, les merveilleux décors campagnards sobres, sombres et tactiles, la puissance et la dureté sans artifice du cadre, l’honnêteté généreuse de chaque réplique, la justesse du portrait humain, la beauté naturelle de cette romance pudique empreinte de nostalgie et de souvenir entre un Major bougon altruiste et une bourgeoise venue de la ville à la recherche de son mari disparu de guerre ? Faut-il insister sur la justesse du sujet en équilibre ardu sur un amour renaissant, la beauté des personnages, la conviction des acteurs qui font vite oublier ce petit côté mécanique si français au milieu ? Faire des recherches pour ne pas passer pour un inculte ? Organiser ma critique ?…

Fresque romantique et dramatique d’après Grande Guerre française, avec Philippe Noiret, Sabine Azéma et réalisée par Bertrand Tavernier, c’est effrayant pour moi de dire ces noms presque, intimidant de voir « vous pourriez également aimer… » : « Coup de torchon », « L’horloger de Saint-Paul », « Le dernier métro », « que la fête commence », « Vincent, François et les autres », « Le vieux fusil », « Capitaine Conan »… J’en ai pas vu un seul. Si, vu « Garde à vue », bon film mais il y a encore quelque chose avec ses répliques qui ne me semblent pas naturelles, quelque chose de l’ordre du préjugé peut-être… Noiret, Montand, Depardieu, Piccoli, Ventura, Serrault, Gabin même ! C’est le folklore fantasmé seul autour de ces acteurs, de ces réalisateurs et de ces films, qui me rendent peu accueillant sans raison. Il faut dire qu’une bonne bisserie 80’s américaine, un animé sci-fi jap’ ou un truc d’exploitation des profondeurs du Sud Est asiatique, ça par contre…

Bref, je ne sais toujours pas quoi dire… C’est marrant parce que depuis que j’entends « La marche de l’histoire » le midi à la radio avec ses extraits de films historiques français sortis d’on ne sait où et ses si belles voix françaises d’époque si caractéristiques, j’ai une irrémédiable et puissante envie de voir plein de ces films qui ont l’air de raconter si bien, avec tant de détails et si justement le quotidien difficile d’une France du passé sans portable ni technologie, des fresques humaines sur la vraie valeur des vies et du coeur. « La vie et rien d’autre » c’est tout ce que je voulais voir dans cette veine réuni en un film. Pas de spectacle ostentatoire malgré le bon budget, une simple histoire d’amour mais sur un lit historique si dense qu’il nous laisse entrevoir l’humeur du temps installé dans un décor criant de vérité avec une force tranquille qui donne vie à chaque accessoire. Philippe Noiret mène cette force tranquille de sa force mentale, écrasant les aprioris sur son personnage balisé, fleurissant chaque plan de sa présence.

Sabine Azéma, typiquement le genre d’actrices un peu pète sec qui peut m’effrayer même si je la sais grande professionnelle, entre avec une grande conviction dans la peau de cette femme seule, guindée et autoritaire qui ne cherche au fond que l’amour derrière sa quête sans but d’un mari disparu. Pascale Vignal joue la jeune antagoniste, paysanne volontaire, simple et aimante qui elle aussi cherche son mari évanoui dans les cendres d’une France déchirée par une guerre dont la victoire ne fait que mettre à jour le désastre humain qu’elle a enfanté. Là où chaque français recolle comme il peut les morceaux de sa vie, une vérité plus embarrassante sur le contrôle politique de ces morts est exposée grâce au point de vue du Major Dellaplane. Bertrand Tavernier y ausculte le courage et la lâcheté des Hommes au sortir d’une période sombre. Mercadot le sculpteur, grandiloquent Maurice Barrier, ami de Dellaplane, en profite pour jouir de son art et se remplir les poches en gravant les morts dans la pierre. Sinistre par certains côtés, il chante aussi pour redonner goût à la vie. Tous les personnages sont ainsi faits de contradictions. François Perrot croustillant vient s’opposer psychologiquement au courage et au coeur de Dellaplane en incarnant non sans humour un Capitaine parachuté sur le terrain, homme fainéant et lâche, bien vu de façade par ses supérieurs mais incapable d’être responsable ou d’avoir une vision d’ensemble. Dellaplane lui, brillant leader féru de comptabilité, écorche avec bonheur la hiérarchie rigide et la volonté de l’État de camoufler toute cette tragédie à la Nation. Il concentre ses efforts sur la recherche des disparus, en particulier l’excavation d’un tunnel où l’explosion d’un train a provoqué de nombreuses autres pertes inutiles qui sont autant d’espoir pour les familles en quête de survivants. Ces familles viennent ainsi vivre à proximité dans une sorte de camp militaire spécial qui organise le recensement. Sérieusement, par moment, je pensais presque à du Kurosawa !…

Les liens entre ces quelques personnages se font très naturellement, lors de rencontres fortuites qui narrent aussi bien les sentiments personnels que l’humeur ambiante. Bertrand Tavernier dresse le portrait croisé d’âmes solitaires pris dans une période tragique, qui redécouvrent peu à peu le sentiment d’aimer. D’un côté, Philippe Noiret, homme de terrain près des préoccupations du peuple et de l’autre Sabine Azéma la citadine qui cherche inconsciemment à mieux comprendre cette guerre en venant s’enterrer en pleine campagne meurtrie. En fil rouge, les origines du soldat inconnu qui porte décidément bien son nom et la présence de la terre comme socle du vivant cimente une oeuvre moribonde par certains côtés mais aussi pleine de vie, en un mot éclairante. L’histoire devient prenante à mesure qu’elle colle à l’Histoire, sans volonté de démonstration pompeuse qui nuit trop souvent au cinéma français. Enfin, je dis ça, c’est encore un gros cliché de réticent du cinéma français, parce que je vois bien qu’à chaque nouveau chef d’oeuvre découvert, une facette de mon pays s’ouvre à moi. L’ambiance de « L’armée des ombres », la beauté des « Enfants du Paradis », la grandeur de « Quai des orfèvres », Le génie de « Mon oncle », la force de « La vie et rien d’autre », mmh, mais qu’est-ce que je dis moi…

Sous ses petits airs innocents de téléfilm prétentieux véhiculés par purs aprioris (non, c’est pas ça que je disais ?…), « La Vie et rien d’autre » est un très grand film français. Je vous dirais bien que c’est le meilleur film de Bertrand Tavernier mais j’en ai vu si peu… Philippe Noiret y est grandiose, touchant, incarnant avec une infinie tendresse un être endurci et lucide qui en a trop vu et Sabine Azéma parvient à véhiculer l’humanité au fond de la carapace bourgeoise de son personnage avec une très grande justesse. Le genre de film qui invite à voir du bon cinéma français.

SC

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